Entre éblouissement et « véritables grâces ». Racine ou les tensions de l'œil classique
Type de matériel :
25
Depuis Voltaire, l’éblouissement semble définir l’identité visuelle du classicisme : rien ne serait plus « classique » que le regard ébloui, médusé par une évidence brillant dans le lointain, unifié dans l’admiration et figé à jamais dans l’émerveillement. S’il est vrai que la figure éblouissante constitue bien une référence visuelle dominante des représentations au XVIIe siècle, cet article explore les « scénographies critiques » que le théâtre de Racine propose de ce régime absolutiste de la vision. Loin de présenter l’image d’une communion unanime suscitée par l’apparition du héros, Alexandre et Esther questionnent la légitimité et la prétention à l’universalité de l’héroïsme éclatant. Plutôt qu’une « démolition » des valeurs, cette mise en procès porte la revendication d’une possibilité de regard légitime et légitimant autre que la frappe éblouissante. Au partage ostentatoire d’yeux mouillés de larmes orchestré par Alexandre victorieux fait écho la grâce touchante par laquelle Esther impose son autorité devant Assuérus. Ces scénographies tragiques, fondées sur l’échange des regards et la proximité des corps, génératrices de plaisir et d’adhésion, croisent les nouveaux critères de l’esthétique galante et la promotion coloriste d’une séduction des beaux-arts. L’accueil reçu par les deux pièces raciniennes, quasi inverse de l’effet escompté par chacune, témoigne alors des hésitations qui jalonnent dans le dernier tiers du siècle cette évolution progressive des modèles de visibilité.
Between Dazzling Sight and the “Véritables Grâces” - “True Graces”. Racine, or The Classical Eye in TensionSince Voltaire, visual bedazzlement has been considered a hallmark of French Classicism : nothing could be more “classical” than a dazzled eye, overwhelmed by a distant splendor, unified in admiration and forever fixed in awe. This paper explores the “critical scenographies” of this dazzling absolutist model of vision in Racine’s tragedies. Far from presenting the image of a unanimous communion at the appearance of the hero, Alexandre and Esther question the legitimacy and the supposed universality of shining heroism. Rather than seeking a “demolition” of values, this mise en procès makes a claim for the possibility of a legitimate and legitimizing pattern of visibility that differs from the dazzling smite. While the victorious Alexander orchestrates a collective and conspicuous sharing of tears, Esther imposes her authority over Ahasuerus through her touching grace. These tragic scenographies, based on an exchange of glances and the proximity of bodies, aim at generating pleasure and support, and connect the new social ideal of gallantry with the colorist seduction of painting. The reception of both plays, however, was ambivalent rather than supportive, thus reflecting tensions in the ongoing evolution of models of visibility during the last third of the century.
Réseaux sociaux