Passer la frontière pour gagner plus : entre mutisme local, coût de la route et micro-spéculation immobilière
Type de matériel :
TexteLangue : français Détails de publication : 2026.
Sujet(s) : Ressources en ligne : Abrégé : Dans le massif du Haut-Jura, à la frontière franco-suisse, s’est installé à partir des années 2000 un système de « route-frontière », qui transforme l’espace-frontière fait de compétences et d’opportunités partagées en force d’attractivité des entreprises suisses horlogères pour une main-d’œuvre de « frontaliers » formés, résidant et consommant en France. Dans le même temps, la métropole du Grand Genève a fait le choix de domicilier en France les cadres et les employés dont elle a besoin, dans plusieurs communautés d’agglomération s’étendant dans l’Ain et la Haute-Savoie. Qu’est-ce que cette situation a de spécifique par rapport aux zones frontalières à l’intérieur de l’Union européenne ? Que nous apprend-elle sur les ressorts du pouvoir d’achat, au-delà de ses aspects budgétaires ? Pourquoi le terme même de « frontalier », qui suscite des débats et des tensions dans le Haut-Jura, est-il perçu comme discriminant dans le pays de Gex ? Pour répondre à ces questions, les autrices, l’une économiste et l’autre ethnographe, s’intéressent aux voisins sédentaires des frontaliers, qui sont réfractaires à la route-frontière ou qui en sont exclus. Après avoir décrit la dynamique des mobilités transfrontalières à l’échelle européenne et à l’échelle franco-suisse, elles analysent les calculs économiques des habitants, ainsi que la forte dimension morale entourant la décision de traverser la frontière que ce soit pour travailler ou pour consommer. Elles explicitent le fonctionnement des différents marchés qui, en France, subissent le poids de la route-frontière : marché immobilier, marché des biens et services, marché du travail. Enfin, elles ouvrent des pistes de réflexion sur les dynamiques économiques et sociales à l’échelle des territoires et sur la possibilité de leurs retournements.Abrégé : Border areas within the European Union are characterized by commuting not only of cross-border workers but also of consumers. This article explores why, in some areas, this mobility fails to harmonize « purchasing power » on either side of the border, and therefore why mobility is increasing. It answers these questions through an ethnography of neighbourhoods and family trajectories in an area of the Jura mountains where increasing numbers of commuters go to work either in the Swiss watchmaking industry or in the Greater Geneva area. These commuters are not only from families native to the area ; since 2008, new residents have also been attracted by Swiss salaries and French prices. They explicitly play on purchasing power, that is a household income-price calculation. The difference in purchasing power on either sides of the border is both a local taboo and a repeated native calculation around the cost of commuting. It also results in multiple strategies of real estate micro-speculation. After describing the dynamics of cross-border mobility on a European scale and in the French-Swiss case, the article analyses native economic strategies and explores the strong moral dimension of crossing the border to work. It underlines the role of inabilities and reluctance to « go [to work] in Switzerland » feeding tensions between either natives or newcomer neighbours. Finally, it allows us to reflect on the economic and social dynamics on a local scale, and on the possibility of their reversal.
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Dans le massif du Haut-Jura, à la frontière franco-suisse, s’est installé à partir des années 2000 un système de « route-frontière », qui transforme l’espace-frontière fait de compétences et d’opportunités partagées en force d’attractivité des entreprises suisses horlogères pour une main-d’œuvre de « frontaliers » formés, résidant et consommant en France. Dans le même temps, la métropole du Grand Genève a fait le choix de domicilier en France les cadres et les employés dont elle a besoin, dans plusieurs communautés d’agglomération s’étendant dans l’Ain et la Haute-Savoie. Qu’est-ce que cette situation a de spécifique par rapport aux zones frontalières à l’intérieur de l’Union européenne ? Que nous apprend-elle sur les ressorts du pouvoir d’achat, au-delà de ses aspects budgétaires ? Pourquoi le terme même de « frontalier », qui suscite des débats et des tensions dans le Haut-Jura, est-il perçu comme discriminant dans le pays de Gex ? Pour répondre à ces questions, les autrices, l’une économiste et l’autre ethnographe, s’intéressent aux voisins sédentaires des frontaliers, qui sont réfractaires à la route-frontière ou qui en sont exclus. Après avoir décrit la dynamique des mobilités transfrontalières à l’échelle européenne et à l’échelle franco-suisse, elles analysent les calculs économiques des habitants, ainsi que la forte dimension morale entourant la décision de traverser la frontière que ce soit pour travailler ou pour consommer. Elles explicitent le fonctionnement des différents marchés qui, en France, subissent le poids de la route-frontière : marché immobilier, marché des biens et services, marché du travail. Enfin, elles ouvrent des pistes de réflexion sur les dynamiques économiques et sociales à l’échelle des territoires et sur la possibilité de leurs retournements.
Border areas within the European Union are characterized by commuting not only of cross-border workers but also of consumers. This article explores why, in some areas, this mobility fails to harmonize « purchasing power » on either side of the border, and therefore why mobility is increasing. It answers these questions through an ethnography of neighbourhoods and family trajectories in an area of the Jura mountains where increasing numbers of commuters go to work either in the Swiss watchmaking industry or in the Greater Geneva area. These commuters are not only from families native to the area ; since 2008, new residents have also been attracted by Swiss salaries and French prices. They explicitly play on purchasing power, that is a household income-price calculation. The difference in purchasing power on either sides of the border is both a local taboo and a repeated native calculation around the cost of commuting. It also results in multiple strategies of real estate micro-speculation. After describing the dynamics of cross-border mobility on a European scale and in the French-Swiss case, the article analyses native economic strategies and explores the strong moral dimension of crossing the border to work. It underlines the role of inabilities and reluctance to « go [to work] in Switzerland » feeding tensions between either natives or newcomer neighbours. Finally, it allows us to reflect on the economic and social dynamics on a local scale, and on the possibility of their reversal.




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