André, Marc

La guerre d’Algérie en France (1955–2024) - 2025.


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La guerre d’Algérie est entrée dans l’ère des réparations. Face à la pression de groupes mémoriels (appelés, rapatriés, harkis), l’État a pris des mesures compensatrices ciblées avant de nommer cette guerre en 1999. Mais cette histoire partielle marginalise les familles des 4 000 tués et 10 000 blessés qui, sans s’être constituées en groupes, n’ont pas moins œuvré à bas bruit dès le début de la guerre pour une reconnaissance de leur expérience : une guerre en métropole faite d’affrontements fratricides entre Algériens, de répressions policières et de menées OAS. À partir de questions écrites à l’Assemblée nationale, de textes réglementaires, de milliers de dossiers de successions montés par des familles algériennes et de centaines de demandes d’indemnisations adressées aux autorités, cet article propose une ethnographie historique de l’État pris dans les transactions réparatrices d’une guerre non déclarée. Il redéfinit alors la chronologie, les modalités et les stratégies déployées par les victimes civiles de la guerre d’Algérie pour obtenir réparation. Il remarque d’abord que la fiction d’une guerre sans nom n’a pas été simplement imposée par l’État, mais a été renforcée par en bas, à travers les négociations engagées sous la forme d’accidents de travail ou de trajet. Il souligne ensuite que la lutte menée par les victimes collatérales françaises a suscité un élan de solidarité nationale à l’origine d’une des premières lois d’indemnisation pour les victimes du terrorisme en France, rejetant les « inexcusables » algériens. Il démontre enfin que les amnisties, les frontières nationales, la définition rétroactive du maintien de l’ordre et la reconnaissance progressive par l’État de la guerre en Algérie ont achevé de créer une nouvelle guerre sans nom, la guerre en métropole, avec son lot d’exclus des réparations. The Algerian War has entered the era of reparations. Under pressure from memory activist groups (veterans, pieds-noirs, and harkis), the French state allowed targeted compensations before officially recognizing the war in 1999. But such selective measures marginalized the families of the four thousand dead and ten thousand injured in the metropole itself, and though not organized into associations, they have nevertheless struggled since the start of the war for public recognition of their experience: a war on French soil consisting of fratricidal clashes between Algerian factions, crackdowns by police, and maneuvers by the OAS (Organisation de l’armée secrète). Drawing on the legislative records of the Assemblée nationale, regulatory texts, thousands of inheritance claims filed by Algerian families, and hundreds of demands for compensation addressed to the French authorities, this article proposes a historical ethnography of a state mired in reparations policies for a war that was never declared. As such, it redefines the chronology of the Algerian War and the methods and strategies deployed by civilian victims to obtain reparations. First, it observes that the fiction of a war with no name was not simply imposed by the state but was also reinforced “from below” through negotiations in the form of claims for accidents in the workplace or while commuting. It then describes how the campaign waged by French collateral victims led to an outpouring of national solidarity and resulted in one of the first indemnity laws for “victims of terrorism” in France, as well as hostility toward the “unforgivable” Algerians. Finally, the article shows how amnesties, national borders, the retroactively applied definition of law enforcement, and the gradual official recognition of the Algerian War, have worked to create another “unnamed war,” waged in metropolitan France, whose civilian victims have been definitively denied reparations.